i’ve met you halfway
exposition collective
curatée et produite pour 1993 gallery
05.01.2026 - 03.02.2026






« Petit à petit, je retrouve des grands morceaux de mon cœur quand je marche dans Berlin »

  Wallace Cleaver - Le Bus, 2024


    Parmi les écrivains qui ont dit des choses remarquables sur l’œuvre des peintres, il est cette phrase d’Oscar Wilde au sujet des impressionnistes — et plus particulièrement au sujet de William Turner —, selon lequel, avant lui, il n’y avait pas de brouillard à Londres. Des brumes ont pu exister pendant des siècles, une poix crasse s’élever tous les matins des rives de la Tamise, il n’y avait personne pour autant dans la ville pour prendre sérieusement le temps de les contempler. À présent, les gens voient des brouillards, non parce qu’il y en a — en réalité, il y en a toujours eu —, mais parce que des poètes et des peintres ont pris la peine d’explorer et de révéler au monde la beauté de leurs effets.
    
    À défaut de penser qu’ils soient arrimés à quoi que ce soit de bien tangible, j’aime les mots Wilde au sujet de Turner. Ils nous inquiètent sur nos propres déficiences : comment se peut-il que des choses qui se trouvent sous notre nez nous échappent à ce point ? Combien sont-ils, ces phénomènes, qui se dérobent à nos regards ? Voit-on le monde pour ce qu’il est, ou tel que nous sommes ? Parmi les différentes théories proposées pour répondre à ces interrogations, il en est une plus belle que les autres, formulée lors de sa soutenance de thèse par le philosophe français Gilbert Simondon. Dans L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information (1958), Simondon postule qu’il résiderait au cœur de chaque individu une part d’irrésolu. Comprendre ici, un pan entier de l’être encore indéterminé, non-informé, malléable et métastable — à tout moment susceptibles de s’embraser —, à la condition de croiser dans le monde extérieur leur fragment correspondant : la bonne pièce d’un puzzle intérieur. La part d’irrésolu en soi explique cette sensation étrange que nous ressentons au moment où nous croisons quelque chose pour la première fois — une idée, une personne, un paysage —, et que nous ressentons l’impression irrésistible que cette chose était déjà en nous. Se reconnaître soi, en dehors de soi, et soupirer d’aise. L’individu serait dès lors cet être comprenant pour partie des structures et des comportements acquis, et pour partie une capacité à accueillir le monde et le devenir ; une carcasse solide, et quelques morceaux de phrases, une fragrance, une parole attrapée au hasard d’une conversation, et qui dérivent en nous, des années durant. Nous sommes le paysage de tout ce que nous avons contemplé — disait Isamu Noguchi —, sur l’enseigne d’une régie publicitaire de la gare du Nord, que j’ai lue un matin sans jamais pouvoir vraiment l’oublier.

      Plutôt que de se resserrer autour d’un cadrage conceptuel précis, I’ve met you halfway s’ouvre sur ces petits et moyens ouvrages qui — intimement, largement ou imperceptiblement — ont transformé quelque chose dans nos manières de percevoir, de concevoir, d’appréhender ou de considérer ce qu’est la peinture. Co-curatée par Olivier Amsellem et moi-même, l’exposition est une confluence : l’endroit où deux parcours, deux sensibilités, deux individualités avec des goûts, des opinions et des regards parfois divergents convergent, à la surface d’un même objet. Ici sont exposés des objets que nous aimons — pas uniquement pour ce qu’ils sont — mais pour ce qu’ils sont de nous et pour ce que nous sommes d’eux. Des rencontres, à mi-chemin, qui font qu’avec le temps, nous sommes ici au monde plutôt qu’ailleurs.





Artistes exposés :

Anonyme (XIXe), Carl Vilhelm Balsgaard (Danemark, 1812 - 1893), Serge Charchoune (Russie, 1888-1975), Taiisia Cherkasova (Ukraine, 1991), Dado (Monténégro, 1933 - 2010), Louise Janin (Etats-Unis, 1893 - 1997), André Lhote (France, 1885 - 1962), Ugo Sébastião (France, 1998) , Charles Van Den Eycken (Belgique, 1859 - 1923) 





Nature morte, circa 1860
Carl Vilhelm Balsgaard 



Sans titre (Adelina), 2025
Ugo Sebastiao 





Sans titre (born to be wild series), 2023
Taisiia Cherkasova 



Cosmogramme, circa 1960
Louise Janin  








Pins cascadeurs, 1968
André Lhote








© Charles Van Den Eycken
Bon appetite - A Maltese at the dinner table, 1889